vendredi 5 novembre 2010

LA MONTAGNE ROUGE (SANG): Occupation double

Illustration: 1g2



LE JEUNE HOMME

J’suis fatigué comme une chaise qui craque
comme un piano désaccordé
comme un pianiste qui a vendu son piano


comme un correspondant qui écrit pus
une clôture moisie
un batteur de femme


comme un plongeur dans un Normandin le 1er janvier

Steve Gagnon
La montagne rouge (SANG)

La journée avait commencé par une belle et bonne nouvelle: une vie de plus s’ajouterait peut-être aux nôtres l’été prochain, puis une moins bonne, une autre vie disparaîtrait probablement d’ici quelques semaines…C’est donc avec la joie accolée à la tristesse que je gravis les marches sacrées de LA MONTAGNE ROUGE (SANG) ...


Autour de nous, les remous silencieux du fleuve invitant,
et la montagne refuge, comme un certain asile de pureté…
(Une pensée furtive ici pour Claude Gauvreau...)

TABULA RASA…


Ce silence lourd de conséquences dans le Périscope, comme un sorte d'avant-suicide " collectif " autour d'un monde empreint du faux semblant de la perfection. Dans les rôles outrageux des âmes en désarroi: le mal-être, le vide affolant du bien-pensant, l’aurore qui descend lentement sous la couette molle de tes amours endoloris. L’instant d’apprêt, tout ce qui nous le fait, tout ce qui nous le défait.

Les mots souffrants de La montagne rouge (SANG) m’ont tout simplement coupé le souffle. De toute manière, nous sommes tous presque morts, nous n’avons plus rien à perdre ni à gagner et nous avons toujours aussi droit qu'avant à l'erreur et à l'exactitude. Ce texte a de quoi faire revirer le sang de bord, le fouetter, le battre... pendant qu’il est encore chaud…Création du Théâtre des Fonds de Tiroir, cette oeuvre possède tout le prestige d'un grand classique, à voir et à revoir.

Steve Gagnon, l’auteur de la pièce, a de la dynamite dans son crayon mais il sait également comment dessiner les silences les plus purs et donc les plus intenses. Des silences profonds pour mieux meubler l’immensité de son théâtre. Des silences de ouate dans les oreilles pour mieux capter le choc de ses mots saignants. Du fin fond d'un autobus paqueté d'étudiants amoureux qui n’arrêtent pas de s'embrasser comme des rois qui cachent de l'or dans leur bouche, de se frencher, LA MONTAGNE ROUGE (SANG), un genre d'occupation double comme vous n’en verrez jamais jouer dans votre salon sur votre super grand petit écran de plasma. Une heure et quart de haute définition pour entrer sous la peau fripée et mouillée des deux jeunes et prodigieux comédiens que sont Claudiane Ruelland et Steve Gagnon.

Un temps d’arrêt de mort en ce temps pluvieux de novembre. Des mots perdus entre les limbes gazonnés d'une forêt fantôme et les bras tendus au ciel d'une vendeuse de crème glacée en plein milieu de d'l'Afghanistan, des mots parfois durs et tordus, colériques, coupables, palpables, tristes; des mots venus de l’amour, du grand, du vrai peut-être, celui que l’on croyait " normal ", celui qui vous donnait des coups de pieds dans le ventre et qui vous brisait les os…

VENTRE et OS…comme dans LA MONTAGNE CHAIR et LA MONTAGNE BLANCHE, les deux prochains épisodes de cette trilogie refuge…

Dans le rôle de la jeune femme: Claudiane Ruelland, lumineuse comme un ange, au timbre de voix parfaitement ajusté aux mots tendres/crus/mous/tendus que l’auteur a créé pour elle et lui, Juliette qui aurait survécu à Roméo, sculpture salée bonne à sucer...Et dans celui du jeune homme, Steve Gagnon, beau comme un dieu, la tête lourde dans un corps de pluie, pieds nus au vent, yeux pleins de cette lumière qui carburent à même le plasma des étoiles, créateur d'un vrai monde qui fait encore partie du nôtre...

Frédéric Dubois signe ici une mise en scène souple/statique/rigide/fluide, superbement soutenue par des éclairages tamisés/sombres/crus, selon les mots de l'auteur, constellée de sons venus d'une profondeur qui se rend jusqu’au fond de la douleur de celui parti en coup de vent et de celle restée assise sur le bord de ses questions…Comment ne pas s’être senti aussi bien que mal devant l’inconfort de la table/lit à tiroirs, des chaises qui assoient le torrent des larmes et des colères…des chaises qui craquent…

Toute cette pluie ....vulnérable sous les autos ...qui s'abattait dans les rues de Québec hier soir à la sortie du Périscope, cette eau avec des restants de feuilles fragiles accrochées aux arbres solides…Dans l’autobus, sur les vitres, des gouttes venues d'un torrent…d'une chute. Et aucun couple d’amoureux à l’horizon dans le fond de l’autobus.


LA MONTAGNE ROUGE (SANG)

Texte Steve Gagnon
Mise en scène et scénographie Frédéric Dubois
Assistance à la mise en scène et régie Adèle Saint-Amand
Interprétation Steve Gagnon et Claudiane Ruelland
Scénographie, costumes et éclairages Sébastien Dionne
Mouvement Geneviève Dorion-Coupal
Environnement sonore Uberko
Direction de production Julie Marie Bourgeois
Direction technique Matéo Thébaudeau
Production Théâtre des Fonds de Tiroirs

 
En guise de souvenir: le texte de la pièce. Édité à L’INSTANT MÊME, il était offert au bar du Périscope pour seulement 12 dollars. Douze beaux dollars pour quelques soixante-dix pages d'un texte qui fera inévitablement des petits, douze gros dollars de plus à verser dans la cagnotte de la Culture au lieu de les gaspiller en douze babioles à no future...



" Toute ma croyance vierge t’est ouverte comme une sorte d’église sans dieu où tu pourras mettre ton âme au chaud dans le tabernacle. Ce sera un lieu sacré où il fera bon ne pas mourir. "


Ce sont ces mots sensibles de Sylvain Trudel que l’on retrouve en exergue du livre, on peut dire qu'ils sont de circonstance...






Ils ont beau vouloir nous comprendre
Ceux qui nous viennent les mains nues
Nous ne voulons plus les entendre
On ne peut pas, on n'en peut plus
Et tous seuls dans le silence
D'une nuit qui n'en finit plus
Voilà que soudain on y pense
A ceux qui n'en sont pas revenus


Demain, c’est le 6 novembre, Barbara l’a déjà chanté.

CHANSON POUR UNE ABSENTE…

La revoilà, en souvenir d'un ange noir de l'adolescence...






jeudi 28 octobre 2010

LE CARDIGAN DE GLORIA ESTEBAN: la magie du molleton

cardigan RAINBOW

http://www.arthusandco.com/ 



Il faisait un temps de cendres hier midi à Québec, mais le thermomètre affichait quelque chose comme un gros 15 degrés. May et moi assisterions à une pièce de théâtre chez Premier Acte, LE CARDIGAN DE GLORIA ESTEBAN, une comédie d’automne des plus drôle et touchante produite par la compagnie LE PETIT LUXE.

May et moi, comme deux figurantes senior de la génération descendante, aussi émues que le furent les quelques soixante étudiants option théâtre de l’école privée Mont Saint-Sacrement. Des jeunes d'une discipline exemplaire, du sérieux, de la tenue quoi !…et surtout aucune toux ! Que des rires et des petits soupirs…Un vrai miracle !!! Je n’aurais jamais cru qu’un arc-en-ciel apparaîtrait dans le décor en ce jour parti pour la grisaille…À 12:30, la pièce commença…

Un écran géant, un gars, une fille, de l’amour…
De la danse, du chant, de la musique à la radio.
Entre Montréal et QuébeC, de la peine et de l’amitié…


Et des livres classés selon les couleurs de l’arc-en-ciel sur les étagères d’une bibliothèque d’une école secondaire, et dedans elle, une fenêtre… avec une Marthe bibliothécaire tourbillonnante dans la jeune soixantaine, qui partage ses heures avec un Marcel des plus attachant, un élève ayant quelques petites difficultés d’apprentissage, un rayon de soleil qui aime beaucoup les Vilains Pingouins...et leur train…un vrai magicien... Une fenêtre faite sur mesure pour deux superbes scènes devant celle-ci, l’une avec Marthe et l’autre avec Marcel…

Une musique, un recueillement, un souhait, une porte vitrée, des clips, de la comédie... Du vedettariat contre la vie simple et tranquille; du jeu, de la magie, de la tisane, des costumes, les robes de Fanny et des cardigans...plus les pantalons. Entre la vie " sportive" et intellectuelle, le charme de la bibliothèque, les fleurs, la carte, le vin, le saumon Wellington. Entre l’amour et le plaisir, la séparation, les engueulades...Et le texte, les mots, le sang chaud, le sang-froid, la fraîcheur de l’intelligence et juste assez d’audace…pour parler du gros mot à six lettres...

Avons essuyé quelques larmes, reniflé en cachette, pendant que les rires fusaient encore de toutes parts dans le dernier stretch de la pièce, c’est qu’on aurait pu découper l’air au couteau tellement l’émotion était palpable et à son comble…Fallait entendre les petits soupirs tristes des filles dans la salle lorsque Marcel nous crevait le cœur; tant de beauté, de naïveté dans son personnage, très touchant Jonathan Gagnon mais qui nous fait également rire en masse, surtout dans la première demie, tout comme il l'avait fait l'été dernier avec sa drag queen ducharmienne. Un fait à noter: lui et Benoît Cliche, Paul, le super prof d’éduc, qui a été ma révélation personnelle, sont d’anciens élèves du Mont Saint-Sacrement.

Joëlle Bond, l’auteur de ce texte vivifiant a littéralement captivé l’audience, les jeunes ont en effet suivi "à la lettre " les pas de SA danse, celle que ses mots lui ont fait exécuter avec ceux des autres comédiens. Aussi intéressante à regarder qu’à entendre, elle a mené le bal de SA comédie musicale du début à la fin. Avec Olivier Lépine, son amoureux quelque peu " innocent ", qui mettra en scène ROMÉO ET JULIETTE en janvier prochain à La Bordée, elle a réussi à faire passer le message de la fille qui sait ce qu’elle veut QUAND elle le veut et pour elle. Je regardais toutes ces jeunes filles qui l’admiraient dans la salle et je n’ai pu m’empêcher de penser que cette histoire-là pourrait inévitablement arriver à l’une ou l’autre d’entre elles.

Marie-Ginette Guay, avec toute l’intensité qu'on lui connaît, son regard profond et sa voix de tendre tigresse, le don de sa voix au cœur même de la chaude fibre d'un soleil couchant, don de son talent remarquable. Il faut voir la scène finale pour en apprécier vraiment toute la vibrante couleur de sa générosité. Une grande dame qu'il fait toujours bon de rencontrer, que ce soit au théâtre, à la télé ou au cinéma, ou encore dans un autobus; une amie pour tous ces jeunes créateurs qui se produisent aussi...dans son Périscope.

Les mots souvent viennent à manquer quand il s’agit de vraiment dire, alors vaut peut-être mieux cesser d'écrire et revenir en arrière pour regarder vers l’à venir…Est-ce que ce sera un garçon ou une fille ? Est-ce qu’il fera beau demain ? Est-ce que nous serons là ? Ou ici ? On ne le sait pas, on le verra ça, dans l'temps comme dans l'temps...

Ann-Sophie Archer, la jeune et vigilante metteur en scène, a tricoté serré…dans les coins du coeur et les dessous de table, les entrées et sorties de scène des comédiens étant fort efficaces et bien calculées. En résumé, ce fût une pièce enlevante, surprenante, touchante, teintée des divers sentiments des personnages, véhiculée par les couleurs d'un arc-en-ciel qui nous aura fait apprécier celle de ce splendide ciel d’octobre…Deux heures quinze de spectacle, sans entracte, un temps qui a passé très vite, trop peut-être. Et bien sûr, le plaisir à converser quelques instants avec M. Marc Gourdeau, directeur de Premier Acte, du Cardigan bien sûr mais aussi des TRAGÉDIES ROMAINES et de la performance inoubliable de Hans Kesting en Marc-Antoine...et l'on se met à rêver qu'on reverra cet homme sur scène un jour...ici ou à Amsterdam...

Et parce qu'il faut bien finir par mettre des noms sur ces beaux visages inconnus, celui de Hans Kesting, qui te regarde en plein dans le soleil de ton œil alors que tu l'applaudis à tout rompre pour ce spectacle inouï qui vient encore une fois de te flamber la prunelle de ta cervelle. Hans Kesting, incontestablement celui-là qui m'a le plus chavirée ce soir. Quelle beauté d'homme ! comme dirait l'autre...

(5 juin 2010)

La surprise agréable à la sortie du théâtre: le plein soleil et la douceur de l’été indien…Nous remontions très lentement la rue Salaberry May et moi quand nous vîmes l’ocre des feuilles de chênes de la rue Crémazie, on rentrerait donc prendre un bon thé avec un moyen morceau de gâteau au chocolat…La pièce nous est rentrée dans le corps, les yeux nous en picotent encore…On a pensé aux comédiens qui devaient jouer une autre fois le soir même, et je suis certaine qu'ils ont encore donné leur 100%...

Pour clore ce charmant chapitre théâtral, May m’a offert un cardigan (à manches courtes) qui ne lui faisait plus; j'ai pensé qu'il me ferait un sacré beau souvenir en celui de Joëlle Bond et de sa glorieuse Esteban ainsi qu'à ce fabuleux après-midi d'octobre 2010...

***

À l’arrêt de bus, au coin du GTQ, reconnu Karine Ledoyen, la chorégraphe, elle parlait au téléphone. Ça m’a rappelé qu’il faudrait bien que je l'achète ce billet pour AIR en janvier prochain…Le temps s’était encore arrêté dans la Ville, c’était presque surréel toute cette douceur dans…l’air….Dans mon sac, se cachait HAPPY BLUE, l'album des deux contrebassistes, le jeune et le plus vieux, mais je ne l’écouterais que le lendemain matin…pour en parler ici...plus tard…






Production: Le petit luxe –compagnie de théâtre
Mise en scène: Ann-Sophie Archer
Assistance: Claudiane Ruelland
Scénographie: Valérie Polychuck
Assistée de: Marie Polychuck


DISTRIBUTION

Joëlle Bond: Fanny
Benoît Cliche: Paul
Jonathan Gagnon: Marcel
Marie-Ginette Guay: Marthe
Olivier Lépine: Patrik


samedi 23 octobre 2010

VINCENT GAGNON QUINTETTE: Pleine l'Une pour chemins croisés



Capable de voir en clair le mouvement de vos pareils, si vous croyez encore à la liberté c'est que vous êtes le captif des grandes vésanies.

Louis Scutenaire
Mes inscriptions 1943-1944
p.64

Au moment où je tape ces lignes, LA LUNE scintille, c’est celle de Guillaume Bouchard, l’excellent contrebassiste du Cas GB et du VINCENT GAGNON QUINTETTE, que j’ai eu le plaisir d’entendre pour la première fois hier soir au Café-Spectacle du Palais Montcalm, il l’interprète brillamment. Aucune espèce de regret d’avoir investi 20 dollars dans la Culture. Céder ainsi à ma grande qualité d’acheteuse compulsive aura toujours de ses "bons côtés "…

J’ai pu ainsi retrouver l’ambiance d’hier soir: coups feutrés de balais légers, souffles frais venus de bouches chaudes, musique d'inspiration, mettant des mots là où il n’y en avait pas il y a quelques secondes, qui ravive le reste à écrire, qui fait bon se souvenir et à partager ici et là…

Dans une salle bien remplie, Vincent Gagnon a pris tout l’espace qui lui avait été confiné et...le Steinway...aux cordes bien ajustées par un certain M. Lapointe. Une atmosphère invitante à l’écouter presque religieusement. Un public noble. De la poésie plein les doigts, ce dès la première pièce: ARLEQUIN, qui ne figure pas sur BLEU CENDRE, entamait superbement bien ce set de quelques deux heures et demies. Une agréable surprise pour l’Auditrice de la première rangée. La place était déjà réchauffée. SEUL COMME UN ROI…dans le Palais...Que dire sur cet admirable morceau en forme de poire ? Qu’on a l’impression d’être venu ici exprès pour entendre un descendant direct d’Erik Satie, rien de moins…




BELLES JOUES SUR PARIS, qui n’avait pas été jouée depuis un bon moment, a tout fait pour que je souhaite ardemment qu’elle soit installée sur le prochain disque…(C’est BLUES AU SIXIÈME qui joue en ce moment, vraiment entraînant)…La no-name, si triste à vivre, composée dans un moment heureux, comment la nommer ? PORTES OUVERTES, j’ai aussitôt pensé, peut-être à cause de celles qui l’étaient, aussi grandes que ces précieux moments que nous vivions, aussi accueillantes que celles par où je suis entrée dans le hall du Café-Spectacle…

Les rideaux cachaient les fenêtres, on ne pouvait donc pas voir le vent souffler fort et balayer les feuilles; vrai que nous étions venus pour entendre celui qui sortirait pleins poumons des saxos de Michel Côté et d'Alain Boies, de même que celui qui réveillerait des cordes de pianos morts, ou encore de celui qui effleurerait l'essence de la contrebasse, tout autant que celui qui réchaufferait la peau fine de la batterie de François Côté...

THÉO, le frère de Jack, qu’a créé l’écrivain Jacques Poulin pour quelques uns de ses bijoux de romans, l'un des plus beaux mystères de la Littérature Québécoise. Entendu son âme vagabonder dans la petite salle de 120 places, (ça m'a fait penser à une éventuelle scène pour L'Admission)…

(ANNETTE s’est immiscée entre mes deux écouteurs, et mes oreilles en pincent pour les cordes de la guitare d’André Lachance)…L’EMMERDEUR, comme je ne l’avais pas toujours entendu, ce duo/duel saxo-clarinette a eu de quoi faire applaudir généreusement le public jusque là poli et réservé. (Tiens, c’est LA GUITARE qui me parle maintenant, vraiment de toute beauté, tellement que j'ai cessé d'écrire sur hier pour me concentrer sur aujourd'hui. Obnubilée, je me suis ensuite laissé envahir par les CHEMINS CROISÉS, les mêmes que ceux du BLEU CENDRE, ici, c’est la version du Cas GB, toute aussi somptueuse que celle du quintette)…

À lire le plaisir dans les yeux, sur les lèvres (et les belles joues) des musiciens, on pouvait tout de go conclure à une énergisante complicité, celle qui fait que l’Amateur, qui souvent ne joue d’aucun instrument lui-même, à part celui de sa voix, peut réellement saisir que lorsqu’il ferme lui-même ses yeux…APRÈS L’UNE, LA pièce de résistance tant attendue de ce magnifique premier disque du quintette, celle que le leader préfère (ainsi que l’Auditrice); une pièce qui lui a d’ailleurs valu de remporter le prix de composition lors du Festival de Jazz de Montréal en 2009…

(L’APRÈS-MIDI DE NOËL…ne manque plus que la petite neige douce qui tombe (et le gros mal de tête du lendemain de réveillon)

Après l'une, plus que toutes les autres, rend hommage à l’immense talent du jeune virtuose compositeur qu’est Vincent Gagnon, l’âme sensible de ce groupe ré:créatif. Concentrée dans l’espace réservé aux grands musiciens de ce monde d’éclaboussements, elle forme des vibrations haut-de-gamme accordées au silence du chant qui l’accompagne, un chant qui réveillerait les morts...et les pianos...morts…

(BON VOYAGE, ou comment avoir le goût de tout lâcher, de se rendre à l’aéroport, ou à la gare, d’acheter un billet (gagnant) et de partir là où le vent des cordes t’emmènera de la fin octobre au début novembre…)



(C’est LA LUNE à nouveau, pour me souvenir de celle qu’il y eut hier soir; la toute pleine, avec sa blanche rondeur, entre le doré des feuilles mortes qui resteront accrochées encore pour quelques jours et le ciment froid des trottoirs gris de René-Lévesque…pas très loin du FAUBOURG SAINT-JEAN BAPTISTE, ce quartier-personnage qui installe ses propres histoires, vécues ou inventées…


***


Une curiosité: ma Timex water-proof s’est arrêtée à 20:30 pile, alors que le concert commençait. Un concert hors d’ondes pour le nouveau-né qui dormait paisiblement entre ses rêves et notre réalité. Une nouvelle vie qui re:commence, une autre de plus, un autre petit garçon qui peut-être suivra les traces de son pianiste de papa…

Au même moment, dans la Ville, au Théâtre Petit-Champlain, "Joli Joseph " (Arthur) donnait apparemment toute une performance lui aussi, en solo cette fois. Avoir eu le don d’ubiquité, j’aurais sûrement fait partie de l’assistance, mais on ne peut pas encore être à deux places en même temps, quoique…

Ce soir, dans ma ville, il y a un autre happening musical, c’est celui des Jeunes Musiciens du Monde, avec entre autres messieurs Yann Perreau et Alex Nevsky, qui curieusement se trouvaient tous deux à Québec à pareille date l'an dernier. Le 22 octobre, je me souviens: il avait neigé toute la journée ou la veille, c'était tellement beau à voir toute cette neige reposant sur les feuilles sèches.

(BLUE TRUCK, version Guillaume Bouchard, c’est sa composition après tout…toujours cette envie de prendre ses jambes…à ses joues…pour déguerpir vers un quelque part sans nom…)

11:24, samedi midi presque, la résonance de la soirée d’hier se répercutera encore longtemps dans la petite tête de la madame éblouie, celle qui parle beaucoup mais qui sait écouter…quand c’est le temps…(BLUES DE L’AVIATION…je le savais, on est sur les ailes d’un grand oiseau de nuit, un hibou qui regarde une petite souris affolée qui court dans tous les sens pour ne pas se faire prendre dans le bec du rapace…une forêt de sièges d’avion dans lesquels prennent place des voyageurs, des grands, des petits; ils iront peut-être à Paris, ce Paris qui vous a un jour accueilli avec une salve d’engueulades parce que vous étiez en panne…dans son traffic…rempli de notes salées !!! 11:30…6 minutes ont passé, il est encore temps de s’envoler...)

Entre deux couches, une tétée, un pleur et un rêve, UNE DERNIÈRE VIRÉE…ou quelque chose qu’on aimerait bien se payer avant de quitter définitivement cette ville qui y retient une partie de ton essentiel, quelque chose comme une bière importée, ou un Jack Daniels (and coke), ou un trip dans le sable de la Californie, juste pour revoir Laguna Beach ou pour aller flâner à Ellé…pour se refaire une vieille beauté, pour y rencontrer inopinément la coquerelle au plafond de la chambre d’hôtel 2 étoiles…pour revoir le sel de la mer et le bleu ciel du Pacifique...J’ai donc appelé chez Sillons le Disquaire " qui aime la musique " pour savoir s’il avait en stock une copie du HAPPY BLUE de Guillaume Bouchard et Michel Donato ... " Oui, on l’a, alors svp, vous pouvez me la réserver, je passerai mercredi. Merci.» 








dimanche 17 octobre 2010

ABRAHAM LINCOLN VA AU THÉÂTRE: Le sang suspect

Affiche: LINO



« Plusieurs jeunes sont fascinés par la célébrité et l’argent. Surtout qu’aujourd’hui, les choses sont de plus en plus faciles pour eux, grâce, par exemple, à l’ordinateur qui fait en sorte que tout est à leur portée. Alors, c’est facile de faire l’équation que, dans la vie, on réussit sans trop faire d’efforts. Mais il faut qu’ils comprennent qu’on ne fait pas ce métier pour faire de l’argent, mais bien par passion ! C’est un milieu où il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. »

Benoît Gouin à Cynthia Dubé
Le journal de Sherbrooke
13 octobre 2010


" Étendu sur un divan dans sa chambre, Lincoln jeta un coup d’œil de l’autre côté de la pièce vers un miroir sur le bureau: il s’y reflétait presque entièrement. Mais son visage présentait deux images distinctes. Stupéfait, il se leva et s’approcha de la glace: l’illusion disparut. Il s’allongea de nouveau et la double image réapparut, plus nette que la première fois. Un des visages était plein de vie, l’autre d’une pâleur mortelle. Un frisson le parcourut. Plus tard, il en parla à sa femme Mary qui fut très troublée. Cette vision, pensa-t-elle, signifiait qu’il irait jusqu’au bout de son premier mandat mais mourrait pendant le second. "

Victor-Lévy Beaulieu
LA GRANDE TRIBU
Cinquième partie Les Libérateurs


La pièce commence avec un extrait du film DOG DAY AFTERNOON: Al Pacino projeté sur l’écran/rideau, il s’asticote avec un policier, ça f… le chien là, monsieur ! Curieux ce rideau, mais bon ça doit être pour la scène inaugurale...

M., qui m’accompagnait en cet après-midi de temps de chien, assiste rarement à des pièces de théâtre. C’est elle la semaine dernière qui m’a demandé si elle pouvait venir avec moi avant qu’elle ne s’envole sous d’autres cieux. ABRAHAM LINCOLN VA AU THÉÂTRE figurait sur ma liste de pièces à voir cet automne, alors, comme M. aime bien rire et réfléchir, et qu’en plus sa peau revêt la couleur des ex-esclaves de cette belle et grande Amérique, j’ai pensé que le sujet pouvait sans doute l’intéresser. Il n’en fallait pas plus que ses rires discrets pour m’apercevoir que mon choix avait été pertinent, les comédiens ayant accomplit à la perfection leur boulot pour séduire mon amie.

Notre stupéfaction à l'apparition de Lincoln tout frais ciré, les fesses carrées bien assises sur une chaise bien droite, nous a laissé pantoises: hallucinant comme maquillage ! Benoît Gouin (en Lincoln/Mark Killman) est absolument époustouflant, et ses deux comparses, Maxim Gaudette (en Christian Larochelle) et Patrice Dubois (en Léonard Brisebois) le sont tout autant, on croit immédiatement aux différents personnages qu’ils incarnent à tour de rôle. C’est un véritable tourbillon d’humanité ce texte de Larry Tremblay, quelque chose qui nous parle de la vie des acteurs, jusqu’où ils sont prêts d’aller pour arriver à leur faim…

Des coups de poings aux coups de gueule, des coups de cœur aux coups de couilles, des insultes aux louanges, des claques aux baisers, de la bassesse aux auteurs, de porteurs d’ordures à tristes séducteurs, de nourritures terrestres à pourritures célestes. Entre l'amitié et l'amour, il n'y avait qu'un pas à faire et un coup de revolver. Laurel et Hardy, en savaient quelque chose...

Et nos têtes à nous, Spectateurs, comment font-elles pour suivre toutes les histoires dans l’histoire ? Le procédé de la mise en abyme, ou le théâtre dans le théâtre, a peut-être de quoi étourdir le client mais c’est pour mieux le servir et le retenir. La mise en scène alerte et intelligente de Claude Poissant sert admirablement bien le texte, aucun geste inutile, tout étant calculé au quart de tour. Un enchantement perpétuel, bon jusqu'à la dernière goutte...de sang... suspect...




Abraham Lincoln est mort assassiné le lendemain du Vendredi Saint, il était allé voir la pièce OUR AMERICAN COUSIN avec sa femme Mary, lorsqu’un acteur dénommé John Wilkes Booth (faut l’entendre prononcé par la bouche de Benoît Gouin) fit irruption dans la loge et le tira avec un Derringer. Une balle de calibre 44 dans la nuque du 16ème président américain...


Le 10 avril 1865, Robert Lee capitule enfin au nom des États du Sud, après un bain de feu et de sang qui a fait des millions de morts. Tandis que Washington est en liesse et que les États du Nord célèbrent la fin de la guerre, un Lincoln épuisé, au bord de l'anéantissement physique, mais fier d'avoir fait de tous les Noirs des hommes libres, se couche, s'endort et fait ce rêve dont il se souviendra parfaitement à son réveil:

«Un silence de mort m'entourait; puis, j'ai entendu des sanglots étouffés, comme si un certain nombre de personnes pleuraient. Dans mon rêve, j'ai quitté mon lit pour aller me promener au rez-de-chaussée. Le silence était brisé par les mêmes sanglots déchirants, mais les affligés restaient invisibles. Je suis passé de pièce en pièce; personne, mais j'entendais toujours les mêmes lamentations sur mon passage. Toutes les pièces étaient éclairées, chaque objet m'était familier. Mais qui étaient toutes ces personnes qui gémissaient comme si leur coeur allait se briser ? Je me sentais inquiet et alarmé. Que pouvait bien signifier tout cela ? Résolu à découvrir la raison d'un état de chose aussi mystérieux et choquant, j'ai continué à avancer jusqu'à ce que j'arrive au Salon de l'Est. Je suis entré et me suis trouvé devant un catafalque sur lequel gisait un cadavre dans ses vêtements funéraires. Autour, des soldats montaient la garde et il y avait une foule de gens: certains regardaient tristement le corps, dont le visage était couvert, d'autres pleuraient pitoyablement. " Qui est mort à la Maison-Blanche ? " ai-je demandé à l'un des soldats. " Le Président; il a été assassiné." La foule sanglotait bruyamment. »

Victor-Lévy Beaulieu
LA GRANDE TRIBU
Septième partie, Les Libérateurs


La scène finale: Soufflant ! Pour la récursivité des " grandes pièces ": l'éternel recommencement...

Réalisant que la pièce était terminée, le public chaleureux et réceptif s’est levé d’un coup presque sec pour applaudir les trois comédiens qui venaient de nous offrir là toute une performance. C'était leur dernière prestation à Québec. On pouvait lire toute la beauté du spectacle, elle était là, plantée entre les deux yeux de l'Acteur, en plein coeur de sa tête et sur nos mains....chaudes. Merci au Théâtre Périscope, l'équipe peut être fière de cette captivante capture. Un conseil: la pièce est en tournée présentement à travers la province, alors, surveillez un théâtre près de chez vous, il se pourrait que vous rencontriez un président qui danse autrement...

***

Pour conjurer la pluie qui s'abattait sur la ville à la sortie du théâtre: un arc-en-ciel, plutôt rare cette année...Un retour en autobus articulé, un aurevoir de la main noire de M., un sourire à travers la fenêtre embuée...

Abraham Lincoln va au théâtre // 2010

Texte de Larry Tremblay
Mise en scène de Claude Poissant

DISTRIBUTION

Patrice Dubois (Hardy), Maxim Gaudette (Laurel), Benoît Gouin (Abraham), ainsi que Étienne Cousineau, Guillaume Cyr ou Frédéric-Antoine Guimond et Frédéric Gagnon ou Sasha Samar.

Assistance à la mise en scène et régie Stéphanie Capistran-Lalonde / Décor Jean Bard / Costumes Marc Senécal / Éclairages Martin Labrecque / Musique originale Nicolas Basque / Mouvement Caroline Laurin-Beaucage / Maquillages Florence Cornet / Perruques Rachel Tremblay, assistée de Chantal McClean / Direction technique Alexandre Brunet / Direction de production Catherine La Frenière / Stagiaire à la mise en scène Alexia Bürger



samedi 16 octobre 2010

MONSIEUR DE VOLTAIRE (romancerie)


Photo: L.L.


D'Angleterre, Voltaire rapportera dans ses bagages tout le théâtre de Shakespeare.

Page 107

Victor-Lévy Beaulieu
MONSIEUR DE VOLTAIRE
éditions STANKÉ
Parce que chaque livre possède sa mitoyenne histoire.
Parce que certains la savent et que d'autres l'ignorent.


Cela se passa au Salon du Livre de Québec, c'était le 3 juin 1995, je fis ma première rencontre avec le non moins prolifique Victor-Lévy Beaulieu. Sa charmante fille Mélanie l'accompagnait. Beaucoup de chaleur en mémoire. Et puis ces deux jours passés aux Trois-Pistoles dans Le grenier d'Albertine et au Caveau Théâtre, pour enfin voir LE BONHEUR TOTAL, cette pièce écrite suite au procès de la grande dame de la télévision. Le souvenir des rires bleu-blanc-rouge de Claude Jasmin, postés aux côtés de ceux de l'Auteur. Le souvenir également de la rue Notre-Dame, de la librairie dans laquelle j'ai trouvé LES GRANDS-PÈRES, mon troisième ouvrage de VLB, le deuxième étant LE CARNET DE L'ÉCRIVAIN FAUST, édition limitée, acheté quelques jours auparavant dans une librairie de ma région.

J'avais bien lu/vu de ses mots en quelque part auparavant via le téléroman L'HÉRITAGE, une oeuvre télévisuelle d'exception. Mon père venait tout juste de nous quitter pour l'éternité, nous étions seules ma mère et moi, avec entre nous deux le premier de ses petits-fils. Nous étions encore sous le choc de la disparition de l'être cher, celui qui nous avait le plus marquées, 55 ans, c'est un peu jeune pour s'éclipser. Bref, l'automne était déjà bel et bien entamé, le 20 septembre tendait tant bien que mal à vouloir se faire oublier. Il faisait frais en ce début d'octobre 1987...

Puis, ce Xavier Galarneau, père incestueux, aussi froid qu'endêvé avec ses quatre enfants, qu'est-ce qu'il pouvait bien être venu faire ici, en plein bois, assis dans notre décor de Chaleureux ?

Le poêle à bois crépitait, le silence et la noirceur régnaient en maître, on ne voulait perdre aucun des mots sacrés de cette belle grand-messe hebdomadaire qui nous faisait se recueillir à tous les mercredis, pour la première moitié de saison, puis les mardis, ce jusqu'à la toute fin du téléroman, printemps 90.

Victor-Lévy Beaulieu a bâti, mot par mot, pour son million passé de téléspectateurs agenouillés devant les personnages qu'il habillait lui-même de SON langage, une RACE DE MONDE, un peuple absolu, une source intarissable qui découlait directement de l'univers beaucheminé qu'il avait commencé à créer depuis son adolescence.

RACE DE MONDE, télédiffusé de 1979 à 1983, avait précédemment fait recruter comme adeptes mon frère D. et ma mère, ils me parlaient toujours en bien de cette famille de crapotés qui vivaient à Montréal-Nord, Monrial-Mort en réalité. Mais comme je n'étais pas une assidue du petit écran durant les folles années de ma petite et moyenne débauche, je passa tout de Go et ne réclama point de mots. C'est regrettable que Radio-Canada n'ait pas gardé les images et le son de cette saga pas piquée des vers, j'aurais bien sûr apprécié d'en admirer en long et en large tout le paysage en son langage. Mais il y aurait un jour LE livre, celui-là d'où était tirées/triées toutes les pages que je délirerais un jour...

Après L'HÉRITAGE, il y eut MONTRÉAL P.Q., ce magnifique diamant sculpté à même l'écriture théâtrale de VLB. De 1991 à 1994, ce sont les personnages inoubliables qu'étaient Madame Félix, Victor Teoli, Lenoir, Harry Smith, Leonardo, Aurise Blondeau, Urbain Blondeau, le chanoine Odilon Caron et l'abbé Edmond Brisebois, qui firent que je m'intéressa davantage à la poésie de la plume du sieur des Trois-Pistoles. Puis BOUSCOTTE, perpétua ce cérémonial. Peut-être que LE BLEU DU CIEL aurait fait la même chose s'il n'avait pas été retranché de la programmation, faute de cotes d'écoute selon les dires.

Quinze ans plus tard, en relisant mon journal de bord du 3 juin 1995, ces mots en bas de page: Je voudrais maintenant tout lire l'oeuvre de VLB...49 ouvrages plus tard, je puis avancer que c'est en route pour se faire. Parce que chaque livre a sa propre histoire, je ferai la chronique chronologiquement de chacun d'eux, à commencer par le tout premier qui fit son apparition dans MON salon, MONSIEUR DE VOLTAIRE. Il n'y aura pas de critique à proprement parler, mais quelques extraits choisis à travers les pages redécouvertes. Monsieur de Voltaire relate l'enfermement de l'Auteur alors qu'il est en cure de désintoxication. À travers la vie de Voltaire, son oeuvre, mitoyenne à la sienne, VLB nous asperge du siècle des Lumières, ce siècle pas si lointain que ça après tout. Il m'aura appris à le connaître sous son nouveau ciel mais il ne saurait tarder à le faire...sous d'autres enfers...


TOUTE LA JOURNÉE, J'AI ÉTÉ MASSACRANT d'humeur et de paroles, à croire que je me prenais pour Voltaire cherchant à polémiquer avec des ennemis même malgré eux. Si le fait de ne plus boire ne m'amène qu'à devenir sombrement acrimonieux, je ne vois rien là-dedans de positif.

p.139, chapitre 12