samedi 18 décembre 2010

DONATO/BOUCHARD "HAPPY BLUE": deux contrebasses sous mon toit


HAPPY BLUE
(ZIGZAG TERRITOIRES)



Comme il ne reste plus grand temps avant la fin de 2010 pour faire advenir mon petit boniment sur le superbe HAPPY BLUE de messieurs Donato et Bouchard, je prends l'engagement d'écrire sur ce qui se danse autour de ce noble instrument. HAPPY BLUE, une musique tout à fait dans le genre qu'on a, ou pas...


MY FUNNY VALENTINE
Un restant de peau d’ours sous l’ongle brisé/
le cœur d’une abeille éclaté/
la soûlerie d’une âme au rebut/
totale ambiance de réverbérations nocturnes/
marche nuptiale de foutus flocons fœtus/
automne des glacés qui vêle aux vents à écorner les bœufs/
poète qui clenche des mots sans saison/
musicien qui s’éveille sous les contrebasses de l’aurore
ANNETTE
petite robe pleine de soleils fleuris/
yeux verts qui pétillent pour une rose fraîchement cueillie dans le vieux rosier du quinquagénaire/
une odeur de vanille française sous la jupe d'une fille au coton/
un vent d’été pour un crabe qui danse tout croche sur le sable salé/
le ras-le-bol des grands départs/
le plein de vide pour l’essence des jours sans fiel/
le strict essentiel/la rature des mots de trop/
l’immédiat de cet instant qui se traîne dans les heures sans faim/
la négligence d’une coiffure défaite et puis refaite/
la fin de l’odeur d’un parfum envoûtant de la veille/
(un lapin qui gruge une feuille, qui demande toute mon attention)/
et les violons de Verlaine---
que j’entends sous sa cervelle pleine lune/
et son irrémédiable amour






HAROLD’S RYTHM
dans le placard des jours sans fond une razzia de baisers volés pour de bon/
quelque chose qui s’écrirait de loin sur le coin d’une table à café turc/
à la vitesse de l’éclair/
à la vitesse du son-art/
dans la pénombre de la lumière d'un salon de basse couture
HAVE YOU MET MR JONES
un homme qui marche sur un lampion espion de lampadaires/
la nuit qui fond sur le guerrier malusé par le joug des jours/
un cul-de-sac érotique pour une ruelle en amour/
clopin-clopant de portes qui claquent au vent/
(des si déments)/
le gosier qui pète au sec/
du temps en sursis pour le repos des dents sur le mordicus de la vie
qui mord dans le vent qui n’a plus le temps de souffler sur les vivants/
DÉSERT
du sable déversé dans la bouche de l’errant/
sa tête enveloppée dans un gros turban/
l’équivoque d’une rencontre animale entre un chameau deux scorpions et un serpent/
(instant propice pour un petit changement)/
oasis magistral des envolées de cordes en feu/
sous la saharienne réchauffée le cœur qui flambe ses pétro-douleurs/
graduellement/
éventuellement/
un grand changement/
le temps s’émoustillant/
le temps s'agenouillant
GOOD MORNING
éveil/
étirements/
hors du lit pieds traînant/
tête des rêves sur une poussière dans l'oeil/
(aveuglement)/
café turc toasts brûlées lait caillé/
traffic jam/
good morning America/
welcome into the cafouillis/
dring dring drunk/
bam boum dame damn/
drink drink drink/
(un époux stouflant dans les vibes du contretemps)
NUAGES
dans le ciel à nuages des capricornes à vaisseaux/
dans les nuages de Django une tête à claque sur l’oreiller des pelouses bien rasées/
un doux sourire en coin sur les lèvres d’un ciel à juin/
brouhaha de blancs moutons/
duel d’arc-en-ciel épouvantés par quatre vents poussés dans la tête d'un mendiant nouveau-né/
avec les doigts qui se pointent sur la carte d'un ciel clément le tonnerre du jour un qui les ramène au bercail/
et la nuit qui les détrousse au diable/
ils sont là quand même/
ils sont toujours là quand même/
sans gêne et sans façon/
démesurément grandiloquents/
si bienfaisants/
les nuages de Django/
(mange tes notes, curieux de petit écureuil)
DBBD
dibibidi dibibidi/
Donato Bouchard Bouchard Donato/
des lettres des notes sous le bas des portes ouvertes/
par le haut plafond de nos têtes de chouettes deux minutes quarante pour sonner l’alerte/
pour compléter le set trois triple sec doubles
SORO
dans le temple de la contrebasse ses tendres décibels/
quelques chose comme une fuite par en arrière/
quelque chose qui s’écrirait aussi vite qu’un poème sans mystère/
une joie pour le cœur de l’oreille/
des doigts qui dansent sur des cordes/
(du vent sous la terre)/
un homme et une femme sur un serpent sédentaire
LA MER
comme une toute petite nouvelle/
la Mer/
encore Elle/
toujours aussi belle/
comme si le lustre de sa mélodie ne s’était jamais éteint sous la houlette de ses vagues vertes/
les doigts agiles qui se la jouent sur son bas de dos d’eau/
quelques mouettes sous ses aisselles de sable chauffrette/
l’élégance de la France dans le ventre du Québec/
un plat de résistance sur une vague de souvenirs salés
NOT YET
pas tout de suite/
tantôt/
tout à l'heure/
pas là/
attends/
bientôt/
demain/
hier/
not yet/
jamais prête jamais prête/
pas tout de suite/
tantôt/
tout à l'heure/
not yet/
attends attends attends/
jamais prête jamais prête/
toujours chaude jamais frette/
une belle grosse pincette pour le bec de la clarinette/
et une petite nuit bluette dans le creux de sa couchette/
not yet !!!
HAPPY BLUES
un tempo du diable pour une prise de conscience/
dans l’étalement du vent un jeu de doigts habiles/
une résonance pour les cordes à danser/
comment faire pour ne plus rien tout défaire/
l’éclatement d’une nouvelle urgence/
dans l’œil d’un arbre sexagénaire/
irrésistiblement grinçant
LINE FOR LYONS
celle qui fait fondre les glaçons dans ton verre/
celle qui ne te donnera jamais sa place/
histoire sans fin de bouts d’anecdotes/
copié-collé de chiffres et de notes/
pluie d’hirondelles pour la belle éternelle/
mulligan for the road/
sur les chemins croisés de l’indépendance/
révolution de coïncidences/
un verre à moitié vide/
un bar de beaucoup trop pleins/
une ruade dans l’art/
une ruelle et sa gloire/
un coffre rempli de miroirs dans un cabriolet noir/
une clef perdue dans un tiroir/
voilà, c’était son histoire
CHANSON DE PLUIE
à travers la fenêtre habituelle une corde de pluie torrentielle/
pour chauffer l’envolée des petits parapluies et des feuilles fracassées
dans les rues décrassées de l’hiver qui peut enfin arriver/
la pluie des ruisseaux venue des glaciers/
la formation étoilée du ballet des flocons fanés/
l’eau de pluie amie de l’astre qui donne de ses couleurs arc-en-ciel
et qui tombe sur les vieilles poubelles/
à travers la fenêtre embuée la pluie et sa ritournelle
RITOURNELLE
un autre titre/
un autre chant/
une autre vitre/
un autre décapant/
comme un re:re:re:commencement/
une tonne de vent qui entrerait par l’automne en fût/
et l’hiver au four/
et le printemps sous la douche/
une dose énergique de blanc calmant/
une gelée sucrée sur le rond de l’étang/
un jelly bean collé entre les dents/
un coup de patin sur la gueule du Temps
ALL BLUES
Miles sous la peau de Guillaume et Donato/
comme une force venue d’on sait où/
(de sous la brunante des confusions)/
(sur les cordes raides du grand rassemblement des notes au vent)/
All blues for snooze/
au jour le jour autour du cou all blues
P’TITE BRISE
one last for the road/
une petite dernière dans les voûtes de l’église/
une petite dernière pour la mémoire de nos vieilles valises/
le temps d’un voyage à Paris (ou à Venise)/
le temps d’une chanson qui te défrise/
l’âme d’un free son/
le brouhaha de l’humide humanité/
la parenthèse qui se referme dans le lit des reines/
de la dévotion pour cet instrument noble et secret/
la contrebasse pour se fendre en quatre/
pour se faire couper la poire en deux)/
la p’tite brise qui boit tout son temps dans le bar de la tempérance…


Photo montage: L.L.

mardi 14 décembre 2010

Juste du pareil dans le même


Illustration: L.Langlois
197?











Pour faire comme une suite à la pièce LES TROIS SŒURS, que j'ai vue jeudi soir dernier au GTQ, voici un extrait de LA GRANDE TRIBU de Victor-Lévy Beaulieu. C'est le portrait (dé) mesuré d'une certaine race de monde pour et dans laquelle nous sommes tous tombés un jour ou l'autre. L'extrait provient de la sixième partie de la grotesquerie du sieur des Trois-Pistoles


LES LÉSIONNAIRES


-1-


Je suis vivant. J’ai hâte. Le docteur Avincenne prétend que la race humaine, qu’elle se lève au Ponant ou qu’elle découche au Levant, est si dure faite que rien ne peut en venir à bout, même pas l’idée qu’elle peut avoir d’elle-même et qui la porte à l’autodestruction. Ça serait de même depuis le commencement du monde. Caïn et Abel n’étaient que deux, mais il y en avait déjà un de trop. Plus nombreux, les Mongols n’étaient pas plus fins: une fois l’Asie rasée de fond en comble, ils se rasèrent eux-mêmes, grand Khan dans un camp, petits khans dans l’autre, nuits des longs couteaux à l’année longue, mutineries, trahisons, rébellions, révolutions, épidémies, génocides: tabula rasa, que ça s’appelait quand les Mongols n’étaient pas encore à batteries.



Chez les Chinois, les Japonais, les Indiens, les Perses, les Grecs, les Romains, les Français et les Anglais, ce n’était pas mieux: des centaines de millions de morts et autant de vivants qui n’en menaient pas épais dans leur plus mince. Pourtant, la race humaine ne cesse pas de proliférer: neuf milliards sera tantôt le nombre de ses fanatiques, de ses estropiés, de ses mutilés, de ses misérables, en deçà et au-delà, à bâbord et à tribord de la mer Océane, des Grands Lacs ou de la rivière des Outaouais, des peuples, des nations, des États, des pays, des empires, en veux-tu toutes sortes de monde de toutes sortes de couleurs, de toutes sortes de tares, de toutes sortes de maladies qui se prennent pour des rêves, de la poésie, de la chanson, eh bien ! regarde-moi dans le miroir, car je suis l’une de toutes ces sortes de monde-là, pas mieux, pas pire, JUSTE DU PAREIL DANS LE MÊME.


Je devrais être mort, mais je ne le suis pas. Quand tu passes de longues heures dans une grande cuve d’eau bouillante, tu coules, tu t’écroules jusqu’au fond et tu ne devrais pas en remonter avec l’ombre de la queue de la survie de ton bord, tu devrais être cuit jusqu’aux mouelles, tout en petits morceaux épars à vidanger en même temps que l’eau usée de la grande cuve. Pourtant, j’existe encore, parce que je suis comme la race humaine, je m’accroche au semblant de trou que j’ai dans le crâne, je me concentre fort dessus, je me concentre dedans et je survis. Pas beaucoup, mais pas beaucoup, c’est beaucoup plus que rien.



Victor-Lévy Beaulieu
LA GRANDE TRIBU
Éditions Trois-Pistoles




samedi 11 décembre 2010

LES TROIS SOEURS DE WAJDI MOUAWAD: La part des anges

RÊVER LE NOUVEAU MONDE
Michel Goulet
GARE DU PALAIS, QUÉBEC

Photo: L.L.


Le monde ne vous attend plus/ il a pris le large/
Le monde ne vous entend plus/ l'avenir lui parle

GASTON MIRON
1928-1996


Si j’en crois mon espérance.
Non, si j’en crois mon espérance,
J'attends un meilleur avenir.
Je serai malgré la distance
Près de vous par le souvenir.
Errant sur un autre rivage,
De loin je vous suivrai,
Et sur vous si grondait l’orage,
Rappelez-moi, je reviendrai.

Mikhaïl Lermontov

Les âmes vives….
DU PAREIL AU MÊME  
Jeudi soir dernier.
GTQ, salle Octave-Crémazie
Rangée E, siège 22.
La dernière pièce de la mi-saison
LES TROIS SOEURS, d’Anton Tchekhov
Mise en scène de Wajdi Mouawad

 

Du pareil au même ? Pas vraiment...

Extrait:

ANDREI: Ah! Où est-il, où est-il parti, tout mon passé, quand j'étais jeune, gai, intelligent, quand mes rêves et mes pensées touchaient à tout ce qui est beau et élevé, quand mon présent et mon avenir étaient éclairés d'es­poir? Pourquoi, à peine commence-t-on à vivre, est-on déjà ennuyeux, terne, inintéressant, paresseux, indiffé­rent, bon à rien et malheureux, pourquoi... Cette ville existe depuis deux cents ans, il y a cent mille habitants, et pas un seul qui ne soit pareil aux autres, pas un enthousiaste, ni dans le passé, ni dans le présent, pas un savant, pas un artiste, personne qui se distingue un tant soit peu, un homme qui susciterait l'envie ou le désir passionné de l'imiter... Chacun ne fait que manger, boire, dormir et puis, il meurt... et d'autres naissent, et à leur tour, ils ne font que manger, boire, dormir et, pour ne pas s'abrutir d'ennui, ils agrémentent leur vie de ragots dégoûtants, de vodka, de cartes, de chicane et les femmes trompent leurs maris, et les maris font hypocritement semblant de ne rien voir, de ne rien entendre, et cette influence répugnante et irrésistible pèse sur les enfants, étouffe en eux l'étincelle divine et ils deviennent, à leur tour, des cadavres semblables les uns aux autres et aussi pitoyables que leurs pères et mères.


Anne-Marie Olivier, Marie Gignac, Benoît Gouin,
Hugues Frenette et Richard Thériault

Photo: Louise Leblanc



La Part des anges (les messagers de Dieu) est la partie du volume d'un alcool qui s'évapore quand celui-ci est mis en fût pour vieillir.

(wikipedia)

Marie Gignac, MACHA, la pianiste, l’amoureuse, la femme qui triche, sa résignation…Lise Castonguay, OLGA, la directrice de la douceur, la beauté grisante de son cœur protecteur...Anne-Marie Olivier, IRINA, la plus jeune des trois, la très travaillante, la ponceuse, la porteuse de portes closes, la fougue de la jeunesse, l’espoir…le feu…Gill Champagne, TCHÉBOUTYKINE, le peintre, le docteur, l’alcoolique, sur les murs de SA révolution: le vert été, le blanc hiver, le rouge feu…et le jaune sur sa tête…la bile de sa foi...Linda Laplante, NATACHA, la belle-sœur gouvernante de ce petit peuple que constitue la famille Prozorov; avec son landau, ses promenades, ses fourrures et…sa belle ceinture ! Benoit Gouin, VERCHININE, un père malheureux auprès de sa blonde; un appel au milieu de l'allée, presque à mes côtés, à l’autre bout de la ligne, entre les bras de Macha et les cul-sec de vodka, sa philosophie d'indéraciné…Vincent Champoux, en KOULYGUINE, mari trompé en pied-de-bas, reniflant l'antre de ses orteils, niais comme pas un mais bon, et si gentil; et en FÉRAPONTE, sourd comme un pot, colportant des nouvelles qu’on écoute à peine…Un homme dans l’Assistance, EL SPECTATOR, choisi comme par hasard, prenant SA place aisément sur la scène, un participant gagnant et privilégié de cette distribution hors pair...Jean-Jacqui Boutet, ANDRÉÏ S. PROZOROV, le frère de sang, le père de ce futur (foutu ?) espoir; devant le grand rideau bleu, se promenant parmi la foule, l’interrogeant, la subjuguant…et son violon sous la pluie...Hugues Frenette, TOUSENBACH, baron-ange lumineux, amoureux d’Irina, beau comme un poisson dans...le...cognac (V.S.O.P. svp ! ou X.O.); drôle et touchant, toujours aussi juste et bon, mais tellement...laid ;-)...Richard Thériault, SALIONI, éclatant géant aux longs cheveux, fantasque critiquant le tout pour le tout, bravant l'ami comme l'ennemi... Paule Savard, ANFISSA, la Nounou au samovar, au balai magique et à la chainsaw, la repoussée de Natacha, la protégée d’OlgaMichèle Motard, LA CHANTEUSE, l’étonnante et saisissante beauté de son chant prenant, la grâce de la finale...

***

C’est l’âme russe de Tchekhov en celle de Mouawad qui s’est promenée en nous jeudi soir dernier…L’âme souveraine et équitable de ce grand metteur en scène qui n’en finira jamais de nous émouvoir, éblouir et surprendre. L’ovation que le public de Québec lui a réservée valait à elle seule le prix du billet, deux heures ¾ de cette splendeur théâtrale envoûtante et mémorable.

Dans la luminosité de l'ombre, le blanc des bancs et celui des portes. Depuis les carreaux de la fenêtre, en haut des notes du piano, un peignoir caché. Oublié…Des sacs de papier brun sur les têtes (une pensée furtive pour Christian Lapointe) des silences délinquants, des bruits de bottes...Du sans pareil au même…Du sang pareil…aux gènes. Et la musique, le chant de la sirène...MICHÈLE. La La la humaine danse en ligne, le BUNNY HOP des mouvements fous, les pas perdus dans la forêt des déploiements, des gestes lents, des arrangements pré-funéraires, des surprenances... Et des trous dans les murs. De la D-Day de grande défonce…Du pareil au même…? Oui, sans aucun doute, cher Docteur Tchéboutykine...Et de la neige en plus, en dedans comme en dehors, au parterre...Du froid, de la joie et beaucoup de...travail...

Москва ! Москва !

À la fin, Wajdi Mouawad est apparu tel un ange au tendre milieu de cette troupe sensationnelle; une troupe formée de comédiens tous égaux à eux-mêmes. M. Mouawad m'a semblé être comblé par son...travail. Nous aussi, bien évidemment. Et maintenant, à eux le Brésil !

***

Petit échange " commercial " sur facebook avec Éric Simard:



Éric Simard: Je vivrai ma cinquième expérience Wajdi de l'année ce soir avec Les Trois soeurs... (six, si je compte le film Incendies)

Louise Langlois: Et la septième en mars ? ;-) J'étais rangée E, siège 22 hier: au 7ème ciel ! on a touché à la grâce et la perfection. Je m'en vais écrire mes impressions aux Envapements. Bonne descente sur terre.

jeudi, 17:41

Éric Simard: C'est fou avoir une telle signature au niveau de la mise en scène. Hier, je n'ai pas vu un Tchekhov, j'ai vu un Wajdi.

Louise Langlois: C'est en plein ce dont je me suis rendue compte vers la trentième minute..de JEU! J'ai eu l'impression de m'être retrouvée en plein incendie, au bord du littoral, au milieu de cette forêt désenchantée, mais surtout, surtout dans ce vaste pays qu'est Wajdi Mouawad...(à suivre)

vendredi, 08:49

CONCEPTION  

Texte Anton Tchekov 
Traduction Anne-Catherine Lebeau et Amélie Brault 
Mise en scène Wajdi Mouawad
Assistance à la mise en scène: Hélène Rheault 
Scénographie et costumes Isabelle Larivière 
Éclairages Éric Champoux 
Musique Robert Caux 



lundi 6 décembre 2010

L'issue convenable




Les "regrattiers" * mouillaient quelquefois leur lait, à leurs risques et périls... Les boulangers eux-mêmes n'étaient pas toujours très délicats : en 1316 tandis que la disette sévissait, seize artisans furent condamnés au pilori puis au bannissement du Royaume pour avoir mêlé des ordures à leurs farines ...



Les derniers verbes

Assoter: infatuer d’une ridicule passion; s’éprendre sottement.
Mignoter: traiter d’une façon mignonne, délicate.

Dictionnaire abrégé du Petit Littré (1959)


Une sorte d’Annonciation de l’humanité jamais ne s’interrompt:
elle passe d’un visage à l’autre, infime événement.


Paul Chamberland
Cœur creuset 2008
extrait de L’ESPÉRANCE DE VIE (MOEBIUS)
Éditions Triptyque

À la croisée des chemins,
comme une fuite sans risque


À Dany Leclair, alias Kafkadanpour son Livin’ on the edge
À Patrick Brisebois, alias Prince des Ténèbres,
pour l’ensemble de son œuvre
À Simon Gingras, alias Mortifer,
pour le soutien de mes histoires
À Jacques Desmarais, alias Train de Nuit,
pour l’intérêt de ma dette…littéraire





XÉNÉLASIE, chez les Anciens, interdiction faite aux étrangers du séjour dans une ville. C’est que nous n’aimons guère les PÉTAUDS, lieux de désordre et de confusion où tout le monde est le maître. Alors, pour éviter toute VENETTE, peur, inquiétude, alarme, nous avions offert à chacun de nos habitants des JECTISSES, ces terres que l’on remue pour les jeter d’un lieu dans un autre, un YATAGAN, arme d’estoc et de taille dont le tranchant affecte une forme concave. De l' HERNIOLE, herbe au cancer ou turquette, petite plante à fleurs verdâtres, poussait ici et là, nous n’en faisions pas de SÉLAM, bouquet dont l’arrangement forme un langage muet, nous nous contentions de les regarder par les nuits de lassitude, juste avant les aubes claires…

De drôles de personnages peuplaient les Jectisses: ZANI, bouffons de comédies italiennes, GRACIOSOS, bouffons eux aussi mais espagnols, BRIFAUDS, enfants gourmands et mal élevés, TRIGAUDS, petits malins qui usent de détours et de mauvaises finesses, LOVELACES, élégants séducteurs de mauvais ton, fats et débauchés, WILLIS, jeunes filles condamnées à sortir, après leur mort, du tombeau et à danser toute la nuit, KOBOLDS, lutins immigrés de Germanie, qui faisaient parfois équipe avec les domovoï tchécoslovaques. De drôles de bêtes surgissaient dans leur décor: lapins géants, écureuils volants, corneilles à becs blancs, coyotes inquiétants, hiboux savants.

De jour, on apercevait une partie de cette faune surprenante traîner dans les rues et rangs, et de nuit, dans les ruelles sombres des Survenants. Certains parmi eux portaient des CHIE-EN-LIT, masques des jours gras, d’autres étalaient leurs charmes insolites aux QUINZE-VINGTS, pauvres aveugles qui ne les voient que par le bout macramé de leurs doigts usés. Ils jouaient la Comédie devant l’ORVIÉTAN, charlatan qui leur vendait des drogues sur la place publique, homme qui les trompait plus souvent qu’autrement par ses paroles pompeuses. On reluquait ainsi le REGRAT de toutes ces menues denrées de seconde mains que l’on vend au détail, particulièrement du sel, des grains et du charbon. Y flottait presque tout le temps une odeur de NIDOREUX, goût de brûlé, parfois de pourri, d’œufs couvis, gâtés pour avoir été trop longtemps gardés dans leurs coquilles. Cette pestilence flottait dans l’air de ce matin-là…

+Δ□۞ZÎÜL∞

Ce DÉNAIRE, inscription à dix caractères, provoqua tout le reste de l’histoire, l’énigme des Jectisses.

ENGÉS par l’événement, embarrassés quelque peu par cet inhabituel contretemps, les habitants firent appel à l’UBIQUISTE, l’Homme qui se trouvait partout, l’Homme qui voyageait fréquemment et rapidement. Ils lui témoignèrent de ce qu’ils avaient vu ce matin-là: des caractères qui ne leur disaient pas grand chose. L’Homme, qui pourtant avait l’air d’être partout à la fois, l’ignorait tout autant qu’eux.

Trois jours plus tard, une jeune willis fit son apparition aux Jectisses. Elle s’appelait FONTANGE, du nom de ce nœud de rubans que les femmes portent sur leur coiffure. Elle en portait justement un ce jour-là. Sur la place publique, il y avait un attroupement, mais Fontange préféra s’arrêter au salon de coiffure, elle voulait que la coiffeuse qui y travaille l’aide à retrouver l’épaisse masse de cheveux noirs qu’elle avait laissé tomber un soir par inadvertance. Elle aperçut sur une table un exemplaire de la revue littéraire Moebius. La coiffeuse, dédaignant les petits journaux à potins ainsi que les revues de madame, achetait plutôt ces publications qui, pour quelques sous de plus qu’une revue glacée du vernis du superficiel, se trouvait à encourager une partie de la relève littéraire.

L’espérance de vie, c’était le titre de ce recueil de nouvelles récemment publié aux éditions Triptyques. Le numéro 120 avait été piloté par un jeune ténébreux que Fontange avait déjà eu le plaisir de côtoyer depuis l’antre de ses os crevés. La masse de cheveux noirs reposait au centre de la page 78. Fontange la prit entre ses doigts et la mit au chaud dans la poche intérieure de son manteau de drap écarlate. Elle fit ses au revoir à la coiffeuse lectrice. Celle-ci avait un regard triste….

Fontange se dirigea aussitôt vers la Place Publique. L’attroupement s’était agrandi. L’Ubiquiste y était. Fontange alla immédiatement vers lui, mit ses mains entre les siennes, lui chuchota quelques secrets à l’oreille. Elle lui remit la masse de cheveux noirs au nom de la coiffeuse, puis s’en retourna dans son monde d’immortels, elle y danserait toute la nuit.

Quelques instants après sa disparition, on vit s’élever dans le ciel empourpré des Jectisses une épaisse colonne orangée. IGNIVOME, elle vomit tout le feu de l’ancien volcan. Une inscription fugitive apparut, la même que celle qu’ils avaient vu sur le dos de la chaise musicale du sage guitariste vagabond, celui qui portait toujours ses cheveux longs, celui qui interprétait inlassablement de la musique de Gitans, celui qui aimait par-dessus tout parler de philosophie, d’errance, de temps achevé, de présent condensé et d’enfants disparus…

SOYEZ OPTIMISTES,
ATTACHEZ-VOUS
À L’ASPECT POSITIF
DE L’ÉVÉNEMENT

Bien qu’il crut reconnaître quelques signes du dénaire, le peuple des Jectisses ne sut jamais réellement ce qu’il voulu dire. Et nul encore aujourd’hui ne le sait, à part le spectre souriant d’un vieil Ubiquiste...chauve.

On dit de cette énigme qu’elle pourrait être issue d’une légende venue de la Bohême, plus précisément des environs du Mont des Géants. On dit aussi qu’elle aurait pu être " provoquée " via le génie littéraire d’un certain Émile Littré, celui-là même qui avait été disciple d’Auguste Comte, lui-même disciple d’un certain comte, celui de Saint-Simon. Mais ça, c’est une autre histoire et elle ne m’appartient pas.

Claude É. Larousse,
en ce dernier jour de mars 2009


* Les regrettiers ou regrattiers sont les personnes qui vendaient des comestibles au détail dans les foires au Moyen-Âge. Au XVIIe siècle, les regrattiers revendent au petit peuple des villes les restes des riches tables de l'aristocratie, participant ainsi à la diffusion de nouvelles modes de consommation.

vendredi 3 décembre 2010

À la mémoire de Raymond Bélisle

Raymond Bélisle
alias Clément Veilleux
1945-2010

Tiens, tâte !


Le décès d'un comédien que l'on aime fait toujours un petit peu mal là où sa mémoire vous habite. Ce matin, c'est celle de Monsieur Raymond Bélisle, LE Clément Veilleux/chemise bleue du CORMORAN de Monsieur Pierre Gauvreau, une émission que je prenais encore plaisir à revoir à ARTV jusqu'à la semaine dernière.


Raymond Bélisle, un grand comédien qui, à chaque fois qu'il apparaissait dans le petit écran, nous faisait lever les cheveux au plafond, rire aux larmes, aux éclats ou sous cape. Comme une belle grosse tornade qui dévasterait tout sur son passage éloquent, sauf la statue du Duce, il ne laissait jamais personne indifférent à son vaillant veilleux de personnage...


***

Il était quelques minutes avant la barre du jour, mon conjoint venait de se lever et comme ça, sans véritable raison, je lui dis: " j'espère que tu t'ennuies pas trop de Clément Veilleux "... Parce que ça faisait bien trois saisons en ligne (de reprises) qu'on se tapait sur ARTV sans jamais se lasser de cet excellent téléroman d'avant-guerre. (Il a été remplacé par TERRE HUMAINE.) Puis la coïncidence: j'entends de la cuisine une série de ah! ben, ah! ben, ah! ben...puis des pas jusqu'à la chambre: Clément Veilleux est mort !...Raymond Bélisle est mort...


***

Clément Veilleux, c'est le nom du personnage qu'interprétait feu Raymond Bélisle, était pour ainsi dire le pivot de cette super brochette de comédiens radio-canadiens, le top du top, le king quoi ! E. et moi sommes devenus au fil des ans des fans finis de ce drôle de bonhomme. Touchant à ses heures, dur et un peu fou à d'autres, il ne lui fallait que quelques mots, et encore, qu'une toute petite lumière dans son regard flambeur, pour qu'il nous contente de sa prestation hors norme. Les mots, que Pierre Gauvreau lui avait destiné pour son CORMORAN, et qui seront à jamais incrustés dans notre mémoire de babyboomers d'enfants de la télévision, resteront parmi les plus marquants de ce pan culturel de notre belle province des régions.

Clément Veilleux, dit le boucher de Baie d'Esprit, mari de Zénone, père d'Aglaé, ami (ou ennemi) des Pacifique Cormoran, Hippolyte Belzile, Germain Lafond, Viateur Bernier, Gérard Labrecque, Albérich Boulet, Vital Laforce, Flamand Bellavance, Tom Pouce, Tom Mix, sans oublier les curé Dumont et abbé Laverdure, mais avant tout grand partisan du DUCE, Benito Mussolini, et d'Adrien Arcand, journaliste et homme politique canadien de tendance nazie et antisémite, fédéraliste centralisateur et anglophile. Un rôle inoubliable à la grandeur de l'homme qui nous quitte.

M. Bélisle a aussi joué dans d'autres productions télévisuelles: MONTRÉAL VILLE OUVERTE, de Lise Payette, LE VOLCAN TRANQUILLE, troisième téléroman de la trilogie Gauvreau (une émission culturelle qui s'était fait couper ses ailes de cormoran un peu trop vite à notre goût); en ce sens, c'est dommage que son Ulysse Saint-Janvier n'ait pas pu nous en donner autant que son Clément Veilleux. Il fut à un moment donné le conjoint de la divine Dyne Mousseau, mère de Katerine (qui elle-même personnifiait Ginette Durivage dans Cormoran). Quelques rôles pour le cinéma: Requiem pour un beau sans-cœur, Le cœur au poing et Maelström. Et du théâtre, sans doute, qui reste difficile à trouver dans le www.

Merci Monsieur B. pour toutes ces heures de bonheur à vous regarder vivre et....jouer...

***

Une scène mémorable de Cormoran dans laquelle on ne voit peut-être pas le célèbre boucher de Baie d'Esprit mais où on entend parler largement de lui et de son non moins célèbre jambon...et je ne parlerai pas de sa saucisse, la meilleure du Bas St-Laurent !