mardi 10 mai 2016

L’ORANGERAIE: l’odeur du pressentiment






Q : Pouvez-vous citer une chose que le théâtre vous a enseignée ?

R : Le collectif. On ne peut pas faire de théâtre tout seul. C’est une équipe. Il faut un texte, oui, mais ça prend des concepteurs, des producteurs, ça prend un lieu et ça prend des spectateurs. C’est un art du collectif et c’est dans le moment présent. Ça se passe là, MAINTENANT.

Geneviève Bouchard et Larry Tremblay
Mardi, 26 avril 2016
LE SOLEIL *





Sur la blessure de tes meilleurs souvenirs.
au cœur du plus grave de tes désastres,
le sang frais d’un jeune miraculé
qui nage entre le feu et l’eau

La foudre sèche,
avec les étoiles et le soleil,
firent que sa nuit se souleva

elquidam






L’ORANGERAIE, un roman primé de Larry Tremblay, que j’ai lu peu après sa sortie en librairie, le 27 novembre 2014 plus précisément, m’avait bouleversée par la poésie alarmante des jeunes sacrifiés, ceux que l’on envoie s’éclater dans les abattoirs nourris de froideurs et d’illusions cruelles.

D’avoir pu retrouver AMED et AZIZ ici ce soir, dans la salle  de l’Octave-Crémazie, m’aura, de la même manière que le livre l’a fait, plongée dans ce monde qui vit à l’autre bout du mien, cet univers insoumis qui vit en apnée dans les profondeurs de la vengeance...




Larry Tremblay possède une plume lourde de sens, incisive, un style qui lui est propre. Auteur maintes fois récompensé pour ses publications diversifiées: poésies, essais, romans, théâtres, entre autres son tourbillonnant ABRAHAM LINCOLN VA AU THÉÂTRE **, (également mis en scène par Claude Poissant), le mystérieux et chaotique L’ENFANT-MATIÈRE ***une dynamique de silence au cœur même de la langue, et l’intransigeante CANTATE DE GUERRE, qui plonge encore l'Enfant au cœur de l'histoire, c’est cependant par un roman, LE CHRIST OBÈSE, que j’ai découvert, en 2012, cette écriture de monde souterrain, comme je l'aime tant…




Je devinais la prodigieuse quantité d’énergie nécessaire pour demeurer soi-même, devinais qu’il suffisait d’un moment d’inattention, d’une faiblesse passagère pour glisser entre les fentes d’un autre que soi.

p.89




SING: il était une fois un jour | Un jour comme tous les autres | et ce jour-là je t’enlève à ta famille | Je te vole comme un paquet de viande | Voilà ça te suffit tu es content

Larry Tremblay
L’ENFANT-MATIÈRE


Larry Tremblay a eu le génie d’incruster dans son roman des extraits de CANTATE DE GUERRE ****, pièce de son cru créée à l’automne 2011 au THÉÂTRE D’AUJOURD’HUI, et pour laquelle je m’étais déplacée exceptionnellement hors des murs de Québec afin d'y voir jouer en live un certain bourreau rencontré un jour au Cinéma Cartier dans le superbe INCENDIE de Denis Villeneuve et Wajdi Mouawad. Il s'appelle Abdelghafour Elaaziz




Il a également joué dans BESBOUSS, AUTOPSIE D’UN RÉVOLTÉ, vu en mai 2014 au THÉÂTRE DE QUAT’SOUS. Il est sans contredit un acteur émouvant, franc et juste et l’on comprend aisément qu’il soit souvent choisi pour des pièces aussi dramatiques que CANTATE DE GUERRE et BESBOUSS, mais de le voir évoluer dans un rôle disons plus léger ajouterait certainement une autre corde…à sa harpe…

   



Éclatée par le gel


le temps d'une agression

le temps d'une vision

le temps d'une aversion



L’ORANGERAIE nous emmène dans un pays sans nom mais que nous devinons à l'odeur de son parfum de sang frais. Les personnages, rigides comme des statues de marbre, presque sans vie, émergent d’un océan de peur et d’obéissance suprême.




Depuis les éclairages d’une beauté surnaturelle, la musique les enveloppant, ils le seront jusqu’au bout. Tout en en conservant la nature même du pressentiment, Claude Poissant, le metteur en scène, m’a semblé agrandir le roman de Larry Tremblay. C’est l’art du collectif, comme le mentionne plus haut l’auteur.




AMED et AZIZ, jumeaux de corps et d’esprit, « évoluent » innocemment au milieu de cette famille quelque peu « élargie ». Ils partagent le plaisir d’ÊTRE ensemble et la crainte d’être séparés. Ils ont la mort comme compagnon de jeu imprévisible.




HALIM, un autre fils battu puis sacrifié au nom de cet ennemi innommable et pourtant si visible, dérange le cercle des combattants par son indifférence. KAMAR, son père, enrôlé lui aussi dans la danse des coups durs, peut-être parce que son fils possède un cœur d’artiste, craint SOULAYED, celui-là qui fait régner la terreur, ne comprenant pas ces états d’hommes-là.




ZAHED, le père des jumeaux, sous l’emprise du malhumain, entre dans le jeu du dieu du carnage, au détriment de TAMARA, son épousée, la mère qui tente, tant bien que mal, d’alléger la souffrance maternelle de voir disparaître l’une de ses deux progénitures.




MOUNIR, le grand-père, mort sous l’éclat d’une bombe ennemie, hante les lieux du théâtre de guerre tout le long que dure cette impitoyable histoire de « réparation ». Avec la voix fantôme de SHAHINA, sa tendre moitié pulvérisée en même temps que lui, les ondes de l'horreur percutent nos esprits devant l'immensité de ce mur d'incompréhension.



  
MIKAËL, le jeune professeur de théâtre, qui fait sortir le méchant de la vérité cachée dans la bouche de l’enfant Amed/Aziz par cette pièce dans la pièce, fera en partie que l’orage se calme, nous l'espérons, pour longtemps.




MANI, l’oncle américain, qui détient le secret du mensonge et de la vérité, qui apparaît tel un big brother sur le grand écran, apporte un certain soulagement à toute cette manigance que la violence engendre. Il était UN, et il était temps...qu'on l'entende enfin ! Mani Soleymanlou, si authentique et généreux, que nous irons revoir bientôt aux GROS BECS; il sera QUATRE, en compagnie de trois autres jeunes moineaux dont Jean-Moïse Martin, l'excellent interprète de Soulayed...Tellement hâte de voir ce « numéro-là » !



  
« La pièce se termine sur une note de paix avec une voix qui a sept ans, neuf ans, vingt ans, mille ans…Mais l’avons-nous véritablement bien entendue ? »

Larry Tremblay 
L'ORANGERAIE
la dernière page


-         Et l’enfant dans la pièce, a rétorqué Aziz ?
-         Ne crains rien, Sony ne mourra pas.

Page 138



LES COMÉDIENS, tous aussi éclatés et éclatants les uns que les autres, si intenses et tellement vrais, auront tout donné sur cette scène afin que les mots de l’auteur y prennent vie sous une autre forme que l’écrit. Le profil des cris mêlés au silence des non-dits, ont fait de ce moment de théâtre exceptionnellement enrichissant qu’on puisse nous-mêmes ressortir plus investis de cette paix tant souhaitée. C’est de là, je crois, que naît la toute-puissance affolante et apaisante du théâtre. 





LES COMÉDIENS

Gabriel Cloutier-Tremblay: AMED/AZIZ
Sébastien Tessier: AZIZ
Philippe Durocher: HALIM
Jack Robitaille: MOUNIR
Éva Daigle: TAMARA
Daniel Parent: ZAHED
Ariel Ifergan: KAMAL
Jean-Moïse Martin: SOULAYED
Mani Soleymanlou: MANI
Vincent Guillaume Otis: MIKAËL








L’Art remplace la terreur 

quand elle n’en crée pas…












Les superbes photos du spectacle sont celles de Stéphane Bourgeois






Histoire de se mettre dans le mood oriental de L'ORANGERAIE, nous avions choisi LES DÉLICES D'ARIANA pour ouvrir davantage notre appétit à cette culture afghane qui vit là-bas...et ici...juste à côté de nos cœurs... L'excellente entrée pour deux, complétée par l'assiette kabouli au poulet, a fait de nous d'heureux rassasiés. Merci à toi cher A., inséparable compagnon, d'avoir eu le flair de me le proposer et BONNE FÊTE encore ! On se revoit jeudi pour aller faire un tour dans le Caucase...




Et pour en ajouter dans le coin des énigmatiques et  surprenantes coïncidences, cette magnifique interprétation d’ANOTHER BRICK IN THE WALL par BIZIMKILER 3.0, qu’Abdelghafour avait posté sur sa page facebook le 3 mai, veille de la représentation. Merci pour cette autre belle découverte musicale.





La boucle est maintenant bouclée, mais surtout, n’attachez plus vos ceintures et détachez vos tuques, c'est le printemps...presque partout...



L'envie de prier 
n'a rien à voir avec la foi

Cioran


2 commentaires:

  1. via facebook le 6 juin 2016:

    Bonjour Louise,
    Je viens de voir votre message. Merci de tout coeur pour cette critique chaleureuse de "L'orangeraie". Ça me touche.
    Au plaisir, Larry

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  2. via facebook le 13 mai 2016:

    Merci beaucoup Louise. C'est un plaisir de lire tout ça !

    Sébastien Tessier

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